On a retrouvé Mademoiselle Priscilla Perruche !

 

Quand les premières feuilles jaunissent aux platanes du boulevard, quand les pages de son journal déplié devant lui à la terrasse du café palpitent au vent aigrelet, Monsieur François-Henri Darfeuille frissonne et resserre à son cou son foulard de soie.

Il arrive, l’ennemi intime, tapi au fond de lui-même, prêt à l’écraser de sa moite présence, glauque, lourde : l’ennui. Monsieur François-Henri se sent traqué par la bête sombre, cerné comme un animal aux abois, abruti de solitude à venir. Comment fuir ces longues matinées brumeuses où l’esprit se dilue, se perd, ces après-midi que quelques vains bavardages avec d’incertaines rencontres essaient d’animer, et ces soirées interminables quand l’obscurité n’en finit pas d’envelopper la cité ?

D’un œil lassé, il parcourt son canard pour la troisième fois et soudain tressaille. Mais oui, c’est bien lui sur cette photo assez floue, lui et une dizaine d’adolescents raides, chacun coinçant un document sous son bras. Ca y est : 1987, l’année du premier concours de poésie. Il reconnaît la salle lambrissée de « La maison du livre ». Il se souvient, le regard allumé : pas possible, c’est moi ce barbu hilare à la veste à carreaux ? Et, bien sûr, voilà Arlette, si mince à l’époque, et Albert, la pipe au bec comme d’habitude, mais, qui est cette grande femme à lunettes ? Patricia, pardi, sortie de son étude de notaire à l’occasion de la remise des prix.

Et cette petite blonde timide, cette rouquinette, ce grand gaillard renfrogné… les lauréats du concours… vingt ans déjà !

Mais au fait, pourquoi avoir tiré du placard ce cliché d’un autre temps ? Ah ! Voilà, rubrique : « Vingt ans de poésie dans notre charmante cité ». 

Monsieur François-Henri cherche du regard quelqu’un à qui faire partager sa bonne humeur revenue. Maurice est là, engoncé dans son éternel imper beige, son gros labrador noir aux pieds. « Hé, viens voir », et le café s’anime, on s’approche, on rit, on commente, dans le bruit de fond des verres entrechoqués. « Alors, c’est toi, c’est vous, Mr Darfeuille ? et qu’est-ce qu’ils sont devenus durant toutes ces années, ces apprentis poètes ? » au fait, bonne question, où sont passés ces jeunes gaillards, maintenant adultes ?

En plaisantant, Paul Malorie, l’imprimeur accoudé au bar annonce à la cantonade : « j’imprime gratuitement le recueil de leurs poèmes, à une condition : tous les lauréats doivent accepter de revenir à « La maison du livre » en chercher un exemplaire là où ils ont reçu leur prix ! » Photo assurée ! 

L’alerte sexagénaire se sent revigoré, enfin de quoi donner à son esprit curieux une raison d’être, du blé à moudre, en quelque sorte ! D’un geste chaleureux il serre la main de Mr Malorie puis, sous les regards amusés des habitués du bar, il s’éloigne dans l’avenue, de sa démarche chaloupée.

Maintenant, au travail, il faut sortir les documents de leurs boîtes poussiéreuses, recenser les lauréats année par année, retrouver les adresses de l’époque, consulter les dossiers… Oh ! Cette photo, je m’en souviens, encore moi au milieu des jeunes, je venais de me séparer de ma barbe soixante-huitarde et tout le quartier rigolard se retournait à mon passage. Hé ! c’est vous, Mr Darfeuille, j’ai bien failli ne pas vous reconnaître !

Allez, passons, 87,88,89, c’est bon ; et les autres, où sont-ils ? Dans cette chemise ? Ah ! si j’avais tout sur ordinateur… et puis, qu’importe !

Les coupures de journaux dégagent une odeur doucereuse, ça crisse sous les doigts, l’encre est un peu ternie par endroits et un feuillet jauni glisse sur le parquet. Encore une photo, Francine, toujours impeccable, style Chanel, entourée de deux grandes filles tee-shirts, jeans, baskets, l’air décontracté ; et Mr Marut, costume cravate, souriant, qui tend un chèque à un ado boutonneux  encombré de bras et de jambes sans fin !

Les jours passent dans une agréable fébrilité, en plus, la météo y met du sien et Mr François-Henri se rend au café juché sur son légendaire vélomoteur sans âge, sourire aux lèvres.

On le questionne, on lance des paris sur la réussite de ses recherches, on le hèle dans la rue, quitte à provoquer des accidents, surtout à la hauteur du pont, toujours saturé de voitures.

Ca avance, les noms s’alignent par ordre chronologique, certaines adresses sont restées les mêmes, alors là tout baigne, comme disent les jeunes. Il faut parfois prendre le téléphone, s’enquérir auprès des parents, et oui ! les collégiens ou lycéens sont entrés dans le tourbillon du temps, beaucoup ont quitté le cocon familial. De ci, de là, à Bordeaux, à Toulouse, à Paris, voire plus loin, au-delà des mers ! Alors Mr François-Henri consulte ses données, demande à ses amis de faire travailler leurs neurones.

Année 1999, si loin déjà ! Parfois il doit mener une vraie enquête, remonter une longue filière pour débusquer le lauréat souvent très agréablement surpris de se savoir recherché pour un manuscrit passé aux oubliettes. Ah ! oui, bien sûr que je me souviens, j’avais eu le premier prix et mes parents m’avaient accompagné, tout fiers d’avoir semé de la graine de poète. C’était quand déjà ?

La liste s’allonge, bon an mal an, encore une dizaine de noms et le pari sera tenu. Au café Mr Malorie se fait plus pressant : alors, vous y arriverez ? Lui aussi aimerait publier ce recueil, après tout, cela lui ferait de la publicité. Ces derniers temps Mr François-Henri dort mal, il rumine, impossible de dénicher cette demoiselle Tareau, Sandrine Tareau, vingt-deux ans à l’heure actuelle. Il bien essayé avec la boîte miracle, l’ordi de son neveu, mais rien n’est sorti vraiment. Disparues, envolées, elle et sa famille. On a parlé des Pyrénées, puis de Paris, peut-être, lieu de toutes les perditions.

Et ce jeune Claude Hortus, où peut-il bien vivre maintenant ? « On » l’a vu qui flânait dans le village, quelque part du côté de Pau, dit la postière du coin, mais depuis un an, parti, sans laisser d’adresse.

Cela tourne à l’obsession, Mr François-Henri a perdu deux kilos, ce qui, soit dit en passant, le rajeunit, mais le moral flanche et il n’ose plus entrer au café de peur des questions. Cependant, une excellente nouvelle l’attend un après-midi, sur son répondeur. La postière zélée a retrouvé le jeune Claude  Hortus, revenu au pays après avoir tenté en vain l’élevage de poulets genre « cou pelé » en altitude. Ca n’a pas marché, les poulets souffraient du froid…. Enfin, il sera d’accord  pour venir à « La maison du livre » et se réjouit à l’idée de voir son poème édité. 

Deux mois déjà, plus que trois adresses manquantes et tout sera joué. Mr François-Henri garde pour la fin non pas les desserts, mais les plats de résistance : Melle Priscilla Perruche, premier prix lycée de l’année 2001, Melle Emma Pradal et Pascal Meunier, année 2003.

Sherlock Holmes en personne démissionnerait ! Melle Perruche a rompu avec sa famille, à vingt ans, après une violente querelle au sujet de son petit ami jugé prétentieux par sa mère. D’ailleurs tout le monde a quitté la ville depuis plusieurs années.

Melle Emma Pradal n’est pas revenue d’un voyage en Sicile (Club Med, a dit son père, qui a ajouté : ça ne m’étonne pas) quant à Pascal Meunier, as de la clarinette, il aurait suivi un ami guitariste, anglais, fan des Beattles, pour une tournée improbable du côté de Liverpool. 

Le désastre ! Le téléphone occupé chauffe sans arrêt, les repas, eux refroidissent dans l’assiette de Mr François-Henri, rien ne va plus. Pourtant, un jour au tournant  de sa rue, il est interpellé par une jeune femme souriante qui, mise au parfum par sa cousine, lui apprend qu’elle tient à sa disposition l’adresse de Melle Pradal, sa grande copine de toujours. Elle est rentrée depuis peu de Sicile… avec Pablo, et s’apprête à mettre au monde Robertino, fruits de leurs amours volcaniques. Ils vivent tout près d’ici, incognito, et comptent réintégrer la famille… le bébé dans les bras.

Ouf ! Mr François-Henri reprend espoir, d’autant plus qu’il paraît que Pascal Meunier, en manque d’argent et récemment pacsé avec son copain aurait appelé ses parents et envisagerait un retour au bercail.

Et Melle Tareau ? et Melle Priscilla Perruche ? Allez, réunion des amis et chers collaborateurs on va mettre les compétences à contribution. C’est Arlette, « l’informaticienne » qui lance l’idée d’une recherche sur le Net, en procédant méthodiquement, comme elle sait si bien le faire. Par ce biais, elle trouve « la » solution à tout : acheter pas cher ses produits de beauté bio, soigner ses chiens par la psychothérapie comportementale même programmer son prochain voyage chez les aborigènes pour le solstice d’été prochain.

Et ça marche. Melle Sandrine Tareau est l’heureuse petite-fille d’une internaute passionnée qui a lu le message angoissé d’Arlette et a répondu aimablement à l’appel lancé. Sandrine demeure à Séville, a appris le farsi dans une communauté iranienne repliée près des remparts. L’épanouissement spirituel qu’elle retire de cet enseignement stimule son imagination et elle vient de rédiger, en espagnol et farsi, une centaine de poèmes dont elle leur fera l’honneur d’une première lecture, version française.

Mr François-Henri exulte. Si Melle Perruche refait surface, ce sera la victoire finale, la publication du recueil. Chacun se creuse les méninges, échafaude mille tactiques pour entrer en contact avec la dernière lauréate. Pensez, trente-neuf personnes ont été glanées à travers la France et plus loin encore !

Où est cette famille Perruche, évaporée ? On recense 212 foyers portant ce nom, impossible de tous les contacter. Arlette tente quelques essais, en vain, pas de Priscilla Perruche connue à ce nom. Christine demande conseil aux nombreux membres et amis de ses clubs de bridge, golf et tarot, passe par les RG, appelle son amie déléguée aux affaires sociales, envisage même de lancer un avis de recherche sur les ondes, pourquoi pas ? 

A u café, même attente fébrile, les regards inquiets perturbent Mr François-Henri et ajoutent à son angoisse. On n’ose plus le questionner, d’ailleurs sitôt avalé son petit noir il ne s’attarde guère, la lèvre inférieure secouée par un tic, et le coup d’accélérateur nerveux lorsqu’il part chez lui tête baissée, dans un nuage de fumée.

Qui trouvera Melle Priscilla Perruche ? Elle existe bien cependant, jolie fillette blonde, la plus éclatante des ados figurant sur la photo de 2001, radieuse dans sa robe froufroutante et ses sandales de Lolita. A tel point que Mr François-Henri, en connaisseur, croit se souvenir d’elle lorsqu’il lui a remis son prix, il y a… six ans déjà…

Le printemps réveille les vertes frondaisons le long de l’avenue, il fait presque chaud et on a ouvert les parasols des terrasses des bistrots. Il flotte sur la ville un espoir de vacances, d’air pu, de rêve d’ailleurs. Dans les magazines fleurissent les pages de mode, filles vêtues – dévêtues, appâts généreusement offerts, sourires éclatants, belles, grandes, jeunes, blondes ou rousses, comme en rêvent Mr François-Henri et ses semblables.

Mine de rien, il regarde par dessus s’épaule d’une minette une revue dépliée devant elle, et… pas possible, cette créature au corps splendide, tous sourires dehors, il lui semble la connaître, il l’a vue quelque part. Qui est-ce ? Mais Presca voyons, répond la jeune fille, vous ne savez pas ? Après avoir été élue miss super Nana au concours de … je ne me rappelle plus où, en Vendée peut-être, elle a été remarquée par un monsieur très bien qui en a fait l’héroïne du feuilleton « Plus belle que moi tu meurs », sur la 2. Elle vient de rompre avec son nouveau copain, le batteur de chez Tony Karting, un mec super. Vous n’êtes pas au courant ?

Mr François-Henri avoue son ignorance et déjà échafaude dans sa tête des astuces pour joindre « Presca ». Si c’était bien Priscilla Perruche, « sa » Priscilla ? il faut savoir. Retour auprès des amis, un vrai conseil de guerre.

Albert, l’homme de la dernière chance, se rappelle avoir sur son calepin les coordonnées d’un metteur en scène rencontré à Cannes vers 2000. Ce monsieur a glissé un soir de pluie sur les marches du Carlton ; Albert, en vacances chez sa sœur, passait à ce moment là et lui a porté secours. Depuis, les deux hommes entretiennent assez régulièrement une correspondance amicale.

Après de longues démarches délicates, (cet homme affairé est en tournage à Anvers… un  film d’épouvante à travers les canaux…) on le joint enfin, il donne le numéro de portable du responsable de l’émission « Plus belle que moi tu meurs ».

Mr François-Henri se perd en conjectures : et si ce n’était pas Priscilla Perruche ? et si elle refusait de répondre, et si elle était devenue une vraie star dédaigneuse et arrogante ? et si… ? sa requête ne risquait-elle pas de paraître ridicule ?

Allez, poussé par ses amis, il décroche le téléphone et s’adresse au responsable, la voix rauque… il parle, il parle, il ne contrôle plus ses mots, il s’envole, il est magnifique, « lyrique » dira Christine. Son interlocuteur d’abord un peu nerveux, semble ensuite amusé, puis ému : c’est d’accord, Melle Presca, bien que débordée par l’enregistrement d’un autre épisode génial, répondra à son appel, disons lundi prochain, en début d’après-midi.

Ils sont tous sur le gril, Albert, Arlette, Christine, collés à Mr François-Henri, la main crispée sur le téléphone. Il compose le numéro : allô, Melle Prisca, Presca, Priscilla… excusez-moi. Seriez-vous par bonheur Melle Priscilla Perruche ? Une voix charmante répond : oui, mais, monsieur, comment le savez-vous ? 

Autour de Mr  François-Henri embrassades, congratulations. Vivent les poètes et la poésie. On a retrouvé Mademoiselle Priscilla Perruche !

La suite est une autre histoire…

 

 

Décembre 2007

Simone Langle-Magaud

Lauréate du concours en 1991

Pour « Petite annonce »