Monsieur chez les femmes
Monsieur
s'était retrouvé complètement par hasard au troisième étage des Galeries
Lafayette de Toulouse. Il aurait voulu s'arrêter au deuxième, mais au moment de
sortir de l'escalator, un homme l'avait bousculé, une vieille dame l'avait fait
trébucher, et il avait finalement dû continuer son chemin jusqu'au troisième
étage. Sitôt engagé, il grommela et essaya de redescendre. Mais il réussit tout juste à être ridicule : essayez donc de
marcher dans le sens inverse de la marche sur un escalator... Monsieur grognait derrière ses petites lunettes en acajou
en tenant sa petite sacoche en daim.
Lui qui était venu pour acheter un joli foulard à Maman se retrouvait retardé
par un détour inutile et désagréable
alors qu'il devait être à la maison à midi pile.,Maman était intransigeante là-dessus. Surtout le jour de sa fête. La Saint Maman, c'est
sacré, se dit Monsieur, et si je suis en retard, ça va barder... Et à force de grogner, ronchonner, grommeler,
s'inquiéter, Monsieur arriva enfin à
ce fameux troisième étage. Monsieur n'y avait jamais mis les pieds. Il n'en
voyait pas l'utilité puisque les foulards pour Maman étaient au second et les
chaussettes pour lui au premier. N'étant pas d'un naturel très aventurier, le troisième
étage lui était donc inconnu. Et ce qu'il vit alors au bout de l'escalator faillit lui faire tomber !es
lunettes au bout du nez, et il manqua la
dernier„ ma, c, ;e. La, devant lui,
s'agitaient des dizaines et des dizaines de créatures magnifiques, des êtres
purs, des beautés enchanteresses...
des femmes. Magnifiques. Non pas que Monsieur n'eûtt jamais vu de dames, mais
sa connaissance se limitait à Maman, les « dames » des pages de la Redoute et la marchande de bonbons au coin de sa rue. A
quarante ans, c'était en effet un peu limité. Alors qu'il s'extasiait devant
ces superbes créations de la
Nature, certaines le regardaient en gloussant, d'autres passaient devant lui sans le voir, déversant des
effluves de parfum sous des écharpes et des foulards devant lesquels Maman aurait défailli. Monsieur bloquait le
passage aux autres dames arrivant
derrière lui, alors l'une d'entre elles l'invita à se pousser et lui demanda
d'une voix suave s'il recherchait
quelque chose. Lui ne sut tout d'abord quoi répondre et resta bouche bée
quelques secondes devant le badge fixé sur son imposante poitrine et qui
indiquait son nom : Samantha. Il
réussit finalement à articuler quelques mots concernant un foulard pour Maman
avec qui il devait manger à midi. La
vendeuse le prit d'emblée pour un attardé mental et le guida jusqu'à l'étalage
où il pourrait faire son choix. Il mit au moins un quart d'heure avant de
trouver le bon, celui qui plairait à coup sûr à Maman : vert à fleurs roses, d'une longueur d'au moins
trois mètres sur deux. Une sorte de
drap, en quelque sorte. Lorsqu'il se retourna en brandissant son foulard vers
l'endroit où se trouvait Samantha
l'instant précédent, il resta pétrifié. Voyant qu'il mettrait un certain temps
avant de trouver son bonheur, notre
chère Samantha avait préféré aller s'occuper d'une petite dame qui avait des problèmes avec son chemisier en soie.
Monsieur sentit ses jambes se dérober sous lui et se rattrapa de justesse à une
étagère de sous-vêtements, de laquelle il se recula vivement après avoir
entrevu ce qu'elle contenait. Désemparé et abandonné, il pensa à Maman qui
devait déjà l'attendre car il était
midi deux. Il réprima une forte envie de pleurer lorsqu'il s'aperçut qu'il
était complètement perdu dans cet
horrible troisième étage peuplé de créatures magnifiques peut-être, mais qui se
fichaient complètement de lui. « Si seulement cet homme ne m'avait pas bousculé
! pleurnichait-il. Et si seulement cette vieille dame ne m'avait bas
fait trébucher ! et si seulement je n'étais pas monté sur cet escalator
!... » Il en était là de ses lamentations
lorsqu'une superbe femme défit son chignon en passant devant lui, lui enlevant expressément toute envie de se
plaindre. Une seconde le frôla sans le voir et Monsieur se sentit rougir
jusqu'aux oreilles. Puis une troisième lui adressa un sourire empreint de douceur et Monsieur se sentit
s'envoler. Il n'entendait plus que des rires chatoyants, ne voyait plus que des jambes longues et blanches,
des silhouettes fines et gracieuses. Il eut l'impression que des pétales de roses tombaient du plafond et se vit
drapé d'une toge et entouré de deux
demoiselles qui l'éventaient avec des branches de bananier. Sa rêverie fut
alors soudain interrompue par un terrible fracas et il eut tout juste le temps
de voir l'étagère devant lui s'approcher dangereusement de son visage. Il ne réagit pas et la reçut en pleine
figure, ce qui assomma l'être frêle
qu'il était. Lorsqu'il se réveilla, le silence s'était fait dans ce troisième
étage pourtant si bruyant d'habitude. Il crut d'abord qu'il était mort. Puis il
reconnut la vendeuse et surtout son badge. Elle était au dessus de lui et battait le vide de ses mains
pour lui faire de l'air, pendant qu'une autre, Clara d'après le badge agrafé à son chemisier très
décolleté, le secouait gentiment pour qu'il reprenne ses esprits. Elles se mirent à plusieurs pour le
mettre debout sans lui faire mal. Une fois debout, Monsieur se rendit compte qu'il faisait au moins une tête
de moins que la plus petite d'entre d'elles. Une jolie blonde avec des grandes boucles d'oreilles lui apporta
un verre d'eau qu'il avala d'un trait avant d'avoir de nouveaux vertiges. Cette
étagère avait vraiment dû court-circuiter quelque branchement de son
cerveau, ou peut-être n'était-ce pas de l'eau qu'il avait bu, toujours est-il
qu'il se mit à courtiser Clara. Puis
Dorothée qui gloussait, Typhanie qui l'embrassa, Sandy qui le prit dans ses
bras en lui passant un boa à plumes
roses autour du cou, Déborah qui le décora de boucles d'oreilles
extravagantes,
Clarisse qui laissa une magnifique trace de rouge à lèvre sur sa joue, Magalie
qui coiffa ses cheveux avant de poser sur sa tête un chapeau des années 20, et Betty qui
lui enfila des bagues à gros diamants fluos et d'énormes bracelets qui
s'entrechoquaient sous les mouvements désordonnés de Monsieur. Tout ce petit monde s'amusait bien,
et au bout de quelques minutes, Monsieur ne ressemblait plus au Monsieur qui était arrivé apeuré au
troisième étage. A vrai dire, Monsieur ne ressemblait plus à rien avec tous les accessoires inutiles et
ridicules dont ces charmantes demoiselles l'avaient attifé. Elles étaient cependant
complètement excitées et ravies de la compagnie de cet homme si différent des autres. « Il est
tellement drôle !», disait Charlotte. < si
gentil », disait
Cloé. « Et charmeur ! », ajoutait Marion. « Je l'adore f'>,
concluait Cassandra dans un sourire
digne des Miss France. Pendant ce temps, Monsieur jubilait. !I ne revenait pas
de tout ce plaisir et arborait un
'large sourire béat, accompagné d'un regard ravi. C'est alors qu'il se souvint
que Maman l'attendait pour déjeuner,
et fit comprendre à toutes ces dames qu'il devait se passer de leur compagnie.
!l promit de revenir dès que possible. Il embrassa chacune d'elles et comme
elles en redemandaient, il assura
une nouvelle tournée. Après encore plusieurs minutes de gloussements et de mots doux, Monsieur monta dans la décapotable
rose bonbon de Marina qui s'était d'emblée désignée pour le raccompagner. Les
cheveux qui avaient résisté à la calvitie de Monsieur voletaient et son boa lui chatouillait {e cou. Il avait
retiré sa veste tant il avait chaud et sa chemise légèrement ouverte laissait
entrevoir son torse imberbe. Ses poches débordaient des numéros de téléphone
qu'il avait récupérés. Il nageait
dans le bonheur et cet état lui rappela la fois où il avait bu deux verres de champagne pour son anniversaire, deux ans plus
tôt. Quelle merveilleuse sensation que d'être ainsi libre Enfin ils arrivèrent devant l'appartement de Maman et Marina lui
adressa un petit signe de la main avant de filer dans sa voiture de Barbie. En
montant les escaliers jusqu'à la porte de Maman, Monsieur repensa à Dorothée, à Sandy, à Rebecca, à Marion, à Déborah...
et il se demanda laquelle il préférait, mais il n'arrivait à en choisir aucune, et opta finalement pour toutes. Il
redressa son boa, rajusta son
chapeau, et sonna enfin chez Maman, à midi trente-quatre... A l'intérieur,
le silence était terrifiant. A la fois inquiet et curieux, il posa une main
tremblante sur !a poignée. La porte était tout juste poussée, ce qui n'était pas dans
les habitudes de Maman, elle qui était si précautionneuse. Elle avait peur de tout le monde : de la concierge,
qui était velue, du facteur qui
était noir, des voisins, qui étaient bouddhistes...Tout cela ne lui ressemblait
pas En entrant, Monsieur savait que quelque chose
ne tournait pas rond. Il tendit un doigt vers l'interrupteur et appuya. Le salon était vide de toute présence.
Monsieur appela plusieurs fois Maman, doucement, presque plaintivement. C'est alors qu'il vit la sacoche du facteur et
les lettres éparpillées sur le sol de la pièce, et posé tranquillement sur un
fauteuil, le soutien-gorge...