Les sentiers de Djamila
Le
pot de confiture tomba. Il s'écrasa sur le vieux plancher et les morceaux de verre jaillirent dans tous les sens,
s'éparpillant. L'encadrement de la porte avait vibré sous le coup violent. Les cris redoublèrent. Un
bruit de verre brisé retentit dans la pièce
d'à côté. Des pas lourds et précipités martelaient le sol. La jeune fille poussa un soupir en quittant
l'évier dans lequel elle avait entrepris de laver les bols en bois. Elle lança un regard à sa petite sueur, lui
ordonnant silencieusement de finir rapidement de ranger ses poupées dans
son sac et de natter ses cheveux. Elle se
détourna et attrapant le balai, elle ramassa les débris sans un mot. Elle se
concentra sur les petites graines tombées au sol pour ne pas entendre les
paroles de ses parents. Cela était relativement difficile. Ils étaient dans la
pièce d'à côté, une simple cloison les
séparait. Peu importait, de toute manière tout le quartier était déjà au
courant et écoutait une fois de plus leur dispute.
-Sale fille de p...
-N'insulte pas ma mère je te prie !
Djamila se concentra à compter les graines à roucou tout en les ramassant « 1, 2, 3, 4... »
-Toi et ta sale gosse, vous me dégoûtez
-Aux dernières nouvelles, c'est ta fille aussi
«5,6,7,8,9...»
-Oui bien sûr, c'est ma gosse. Quand ça t'arrange
-Tu n'as pas
honte de parler ainsi ? Elle a toujours été ta fille et je ne l'ai jamais
contesté ! Ne dis pas des choses qui ne sont pas vraies !
-Tu me traites de menteur ?
N'y tenant plus elle se releva, mit les
graines dans un verre d'eau, les lava rapidement, les essuya,
les remit dans un autre pot et sortit entraînant sa plus jeune soeur par la main...
Djamila pressa le pas
pour que sa cadette n'entende plus les propos de son père, et entra dans le jardin de sa voisine. Elle lui confia rapidement sa soeur
comme chaque matin. Elle s'accroupit, se mettant à sa
hauteur et lui murmura à l'oreille : -Ne
t'inquiète pas Shanda, ne t'inquiète pas. Je reviens te chercher pour midi, d'accord ?
La petite fille, du
haut de ses sept ans acquiesça gentiment, mais l'air grave et implorant.
-Je te ferais des dombrés*, je sais que tu les aimes. Prends
soin de ta Barbie surtout. Ne la mets pas
au soleil comme la dernière fois. Tu sais maintenant qu'elle ne bronzera
pas. Elle est aussi jolie que toi, tu sais, « sister ». Même si votre couleur
de peau est différente. Et puis ça lui va très bien comme ça je trouve. Pas toi
?
L'adolescente
rebroussa chemin, mais au lieu de rentrer chez elle, elle continua sa route sans même un regard vers la maison toujours envahie par les cris.
Il ne touchait jamais ses cadets et dieu
merci ! Non, Djamila et sa mère
étaient les boucliers les
protégeant, recevant les violences à leur place. Petit à petit, le caractère impétueux
de Djamila s'était transformé ; elle était aujourd'hui une adolescente réservée, fermée et silencieuse. Les années
avaient effiloché toute la confiance
- Bonjou' Djamila !
Elle s'arrêta, tourna la tête vers une
petite maison - pas plus grande que la sienne - et regarda sa voisine, une grosse femme à la peau très foncée toujours
habillée de djellabas bleues ou
vertes. Djamila pensait qu'elle ne devait sûrement pas trouver de vêtements
assez larges. Elle était assise sur son rocking-chair et somnolait à l'ombre sur sa terrasse, un chapeau de paille sur la
tête. A chaque fois que Djamila la croisait,
elle souriait toujours intérieurement en pensant à elle. Cette grosse doudou adorant
le gospel, très fière et conservatrice de son île. Ravalant sa haine et sa
tristesse, elle sourit et lança un joyeux :
-Bonjour madame Boulou !
-Ka
ou ka fé* ma fille ?
-Oh, rien, je me balade...
-Tu n'as 'ien pwis pou' ta tête ? Tu vas
attwaper une insolation !
- Ne vous
inquiétez pas madame Boulou, la rassura la jeune fille, je ne vais que voir mon
amie. Je vous promets de marcher le plus possible à l'ombre. -D'acco' ma fille.
Passe une bonne journée.
-Vous aussi madame Boulou.
Elle continua son
chemin toujours dans ses pensées... Elle n'aimait pas mentir et pourtant elle avait été obligée de dire à cette
femme honnête qu'elle se rendait chez Kanèle,
sa meilleure amie. Mais cela ne la perturbait pas trop, elle savait le mensonge
vil, et ne s'en servait qu'en cas d'absolue nécessité. Or, elle n'avait pas eu le choix. En effet si elle lui avait dit
qu'elle se rendait seule dans un endroit désert au milieu de la forêt, La vieille serait devenue folle et aurait prévenu
sa mère immédiatement.
Regardant à droite et à gauche pour voir si personne ne la
suivait- elle tenait vraiment à préserver le
seul endroit où elle retrouvait son intimité, son seul refuge de solitude et de
réflexion -, elle quitta le chemin et pénétra dans la forêt dense.Elle avait trouvé cet endroit trois ans plus tôt
et personne n'était au courant. Elle n'en avait pas même parlé à sa
meilleure amie. Après une dispute particulièrement violente entre ses parents où elle s'était interposée, après les coups
reçus, après le verdict du docteur et après le départ de Jérôme en
métropole, elle s'était enfuie dans cette forêt, réfugiée plutôt.
Le départ de son meilleur ami, son
premier amour, sa première fois avait été douloureux à encaisser.
Ce garçon était sa vie. Elle ne voyait que lui, pensait comme lui, ne parlait qu'avec lui. Cela était intensément réciproque.
Toute petite, sa mère
lui racontait des histoires à longueur de journée, des histoires d'animaux
fantastiques, des légendes, dont celle où elle recommandait à sa fille de ne jamais suivre un mabouya au risque de se perdre et de ne jamais revoir
sa famille, ses amis. Cela faisait longtemps qu'elle ne
croyait plus en ces histoires mais elle était grande aujourd'hui... Elle
n'avait rien à perdre de toute façon. Et dans un subit élan de détresse et
d'envie d'en finir, elle avait suivi le petit reptile, s'écartant du sentier, s'enfonçant dans les fougères, sachant
pertinemment qu'elle n'aurait pu retrouver son chemin à travers cet
entrelacs de plantes, d'arbres et de fleurs.
Ses cheveux lui fouettaient le visage sous la force du vent,
volant en tous sens, telles ses pensées
vagabondes. Elle avait écouté la nature, sensible à son charme, à ses paroles
murmurées doucement dans son oreille par la caresse des alizées. Djamila
repensa à sa chambre. Minuscule pièce, close par quatre pans de murs blancs.
Mais où étaient-ils maintenant, devant ce spectacle aussi libre que l'immensité
des cieux ? Rien ne pouvait égaler
le sentiment de liberté et de sérénité qui la prenait. Rien n'était plus
important que la vie en soi. Cette vie si fragile qui pouvait pourtant se briser à tout instant sous la force d'une
bourrasque un peu trop violente, sous la puissance d'une vague un peu
trop lourde.
Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, les mots
s'étaient assemblés et Djamila avait soudain comprit le message murmuré par le
souffle de l'air dans ses oreilles.
«N'oublie pas,
n'oublie surtout pas, que même si tu la ressens au plus profond de ton âme, la solitude ne te serra jamais complète».
C'est à ce moment précis que la tristesse et le manque
d'affection l'avaient rattrapés. Elle
s'était laissée aller et s'était mise à sangloter sans crainte ni honte. La
liberté, la nature et la vie, seule.
Djamila s'était rassise, exténuée. Elle
avait enfoui son visage entre ses bras, croisés sur ses genoux, la
tristesse l'envahissant plus que jamais. Un vent de réconfort l'avait
enveloppée, se lovant dans son cou, lui murmurant des mots apaisants. La forêt offrait une protection ouatée, lui
apportait la consolation, absorbant sa peine avec tendresse. La jeune fille
avait relevé la tête, les joues ruisselant de larmes, et avait aperçu le volcan au loin. Elle l'avait
longuement observé, s'imprégnant de ses propos rassurants, lui expliquant que chaque être était doté d'une âme
embrasée, rougeoyante, entourée de lave en fusion. Un coeur empli de courage et
de force et cela n'existait que dans le seul but de s'en servir. Elle
écoutait tous ces langages avec attention et
s'était sentie comme une enfant que sa mère viendrait réconforter de son odeur, de sa voix et de ses baisers après
un cauchemar.
Les pierres si
brûlantes quand elle était partie, étaient à présent douces et fraîches dans la pénombre déjà tombée. Les insectes et les animaux nocturnes
faisaient un boucan incroyable et pourtant si apaisant. Ce son si particulier à
l'île ne la troublait pas, au contraire, la rassurait. Elle
pouvait imaginer le monde sans le voir, mais il lui était inconcevable de ne pas entendre la vie remuer, bouger : vivre. Elle avait retiré vivement son pied
d'une pierre visqueuse et molle, elle avait faillit écraser un crapaud ! Elle se
pencha pour le prendre dans ses mains et le déposa sur le bas côté. Après ce rapport si intime avec la
nature, elle ne pensait pas pouvoir laisser un animal risquer sa vie. Aussi
indifférent, petit ou moche soit-il. Silencieusement, Djamila s'était
approchée de chez elle et elle se faufila entre les fils de perles de bois du rideau masquant l'ouverture de
l'entrée - qui remplaçait une habituelle porte d'entrée- sans en faire
tinter une seule. Elle laissa retomber le rideau tout doucement puis se
retourna.
Elle n'avait eu que le temps d'apercevoir
son regard noir et injecté de sang, avant que
le coup ne s'abatte sur sa tempe, la faisant vaciller.
Graines à roucou : épices très souvent
utilisés dans les plats antillais. Dombrés
: plat typique de
Mabouya : petit reptile,
ressemblant aux lézards de métropole mais à la peau translucide.
Rocoon : l'équivalant en français du raton
laveur.
Coup-coups : armes blanches ressemblant plus ou moins à une
machette.