La dame d'éther

  

C'était le Noël de l'année mille neuf cent quatre-vingt douze. Dans les églises, des choeurs d'enfants chantaient, des curés priaient. Dans les maisons, les familles réunies appréciaient ensemble le dîner et se régalaient de la traditionnelle dinde aux marrons. L'hiver, doux seigneur des temps froids et nocturnes, avait recouvert la campagne de son blanc manteau. Les arbres et les buissons ne formaient plus que d'imprécises masses blanches où perçaient par endroits un ou deux branchages nus ou couverts d'aiguilles vertes et scintillantes. Quelquefois, un lièvre sortait timidement la tête de son terrier et la rentrait immédiatement, comme apeuré par ces plumes d'anges célestes tombant des cieux. La nuit tomba lentement, accompagnée d'un léger blizzard, maelstrëm de flocons. Le ciel se fit d'un noir d'encre, seule la mystique lueur lunaire dispensait à la voûte céleste son auréole imprécise, dirigeant une assemblée d'étoiles argentées.

Charles d'Elenburg était âgé alors de quatre-vingt huit ans. C'était un vieil homme descendant de la haute noblesse. Il passait cette fête seul dans son grand manoir situé au coeur des Vosges, une vaste et magnifique demeure de granit du dix-huitième siècle. Il était installé dans un confortable fauteuil au coin du feu. Cela faisait douze ans déjà qu'il était veuf. Douze ans, cela lui semblait à la fois si court et si long. Douze longues années de solitude passées sans sa bien aimée Marie. Ah, Marie ! Douce, tendre et aimante, gracieuse, fine et élégante, fragile et forte à la fois. Morte. Foudroyée par un cancer. Mais Charles avait été là jusqu'au bout, il l'avait accompagnée dans ces derniers instants. Il se souvenait de cet ultime moment passé auprès d'elle. Lui, assis sur une chaise, le visage rongé par l'inquiétude et les yeux brillants. Elle, confiante et sereine, des boucles argentées cascadant sur ses épaules amaigries.

- Charles, répétez le moi une dernière fois. M'aimez-vous Charles ? Une larme avait lentement roulé sur la joue parcheminée du vieil homme. - Bien sûr Marie. Je vous aime.

Elle ferma les yeux. Sa respiration diminua progressivement. 11 avait pris la main de sa bien-aimée, parcourue alors d'un frisson. La pression qu'exerçait Marie sur sa main se relâcha. L'électrocardiogramme émit une plainte suraiguë et continue, plainte que Charles n'avait pas eu la force de pousser. Il se releva lentement, refusant de contempler le corps inerte de celle qui avait éclairé sa vie durant de longues années.

Ce fut ce soir de Noël, alors que Charles sentait le regard injuste et impitoyable du Spectre se poser sur son âme fatiguée des épreuves endurées, que le vieil homme songea à ce passé, à son passé. Il avait rencontré Marie quand il s'était engagé dans la résistance contre l'occupation nazie. Son fiancé avait été tué lors de la Blitzkrieg. Elle était alors entrée dans la résistance, elle, la petite femme à la si grande bravoure. Rien ne semblait lui faire peur. A la fin de la guerre, elle se maria avec Charles. Naquirent de cette union Emilie et Marcel, deux adorables enfants.

Charles ne mangea que très peu ce soir-là et but une coupe de champagne. II n'eut pas la force de se lever et de rejoindre sa chambre, et s'endormit sans s'en rendre compte.

La pendule sonna minuit. Dehors, une forme noire et vague dansait au gré du vent, tourbillonnant, planant et virevoltant parmi les flocons. La chose atterrit doucement sur le palier d'un grand manoir, au coeur des Vosges. C'était une jeune femme magnifique, pâle, fine et gracieuse, vêtue d'une splendide robe grenat, au visage fin et souriant.discrètement maquillé. Elle tendit la main vers la poignée de cuivre de la porte d'entrée, qui cliqueta. Elle s'était déverrouillée. Alors, la jeune femme entra.

Charles se réveilla, mû par un étrange pressentiment. Il regarda l'âtre, quelques braises y rougeoyaient encore. Il lui sembla entendre des pas dans l'entrée. Intrigué, il se leva, ses os craquèrent. Il s'avança vers l'entrée, l'échine courbée. Mais à chacun de ses pas, son dos se redressait, sa démarche s'assurait, ses vêtements se métamorphosaient. Quand il se trouva dans le hall d'entrée, il aperçut une silhouette féminine au fond de la pièce, près de la porte. Ses doigts tâtonnèrent quelques instants avant de trouver l'interrupteur. L'ampoule diffusa alors une clarté opacifiée par la poussière, mais largement amplifiée par le lustre de cristal qui l'englobait. Charles, stupéfait, contempla alors la jeune femme. Ses cheveux étaient blonds, longs et bouclés. Ses yeux verts et profonds scintillaient avec ardeur. Son nez était très fin, et l'arête presque inexistante. Marie. A l'âge de trente ans.

- Que vous êtes élégant, Charles !

De ses lèvres délicates teintées par un soupçon de rouge s'échappait une voix douce et envoûtante, semblable à la mélopée des sirènes. Dans l'entrée se trouvait un gigantesque miroir de plusieurs mètres qui renvoya à Charles le reflet d'un homme jeune, beau et élégant, aux cheveux de jais plaqués, à la peau lisse et légèrement bronzée.

- Ne m'invitez-vous point à dîner ?

- Je... je n'ai pas préparé de repas.

Marie éclata d'un rire pur et cristallin.

- Quel farceur vous faîtes ! Vous vouliez me faire la surprise, mais cette exquise odeur vous a trahi !

Et en effet, un délicieux fumet de volaille cuite à point embaumait agréablement l'air. Ne sachant si tout cela était le fruit de son imagination, d'un délire ou d'un songe fou, Charles

décida tout de même de profiter de l'instant présent. Il se redressa, s'avança dignement et gracieusement jusqu'à sa bien-aimée. Il prit sa main et y déposa un baiser.

- Votre perspicacité n'a d'égale que votre beauté, très chère madame. Venez donc profiter de ce réveillon avec moi.

Il conduisit Marie jusqu'au salon, qui faisait également office de salle à manger. La table était recouverte d'une élégante nappe de dentelle et des chandeliers y étaient disposés. En son centre trônait un plat de céramique fumant, où baignait dans une sauce délicieuse une appétissante dinde aux marrons. Deux couverts d'argent avaient été mis, les verres étaient en cristal et les assiettes en porcelaine. Les deux amants prirent place, et commencèrent à dîner. Ils discutaient tendrement, avec beaucoup d'esprit et les traits d'humour de Charles faisaient rire Marie.

- Reprendrez-vous un peu de champagne ?

- Non merci, j'ai déjà trop bu. Dansons plutôt !

- Ce serait avec grand plaisir.

Ils se levèrent tous deux, et s'avancèrent au milieu du salon. Le feu s'alluma dans la cheminée, une musique de Noël s'éleva, jaillissant à la fois de partout et de nulle part. Ils firent quelques pas simples d'abord, puis allèrent croissant dans le rythme et dans la complexité de leur danse, la musique s'accordant harmonieusement avec eux. Ils ralentirent progressivement, et s'immobilisèrent devant la cheminée. Les flammes crépitaient et projetaient des ombres dansantes sur les murs immar-t,'6,!z

- Je suis fatiguée, Charles.

La pendule sonna sept heures. Dehors, la neige tombait tout doucement. Le ciel était noir, mais à l'est il devenait turquoise. Les animaux nocturnes regagnaient leurs terriers, nids et abris. Un oiseau entama dans le crépuscule un chant mélancolique.

- Je dois partir Charles.

- Déjà, Marie ? Ne m'abandonnez pas, je vous en prie ! Pas une seconde fois !

Mais Marie avait déjà traversé le salon et pénétrait dans le hall d'entrée. Charles courut pour la rejoindre. Quand à son tour il pénétra dans la pièce, sa bien-aimée se trouvait à la porte. Elle tourna vers lui un visage affligé. Un visage parcheminé, aux yeux reflétant une grande tristesse.

- N'ouvrez pas la porte ! défendit Charles.

- Pourquoi ? Que redoutez-vous ?

Marie s'avança vers son amant. En quelques pas, elle avait retrouvé sa jeunesse d'antan. - Ne suis-je plus votre Marie adorée ?

Deux larmes roulèrent sur les joues de Charles.

- Si, vous l'êtes, sanglota-t-il.

- Venez avec moi, si vous m'aimez, Charles. Il n'y a plus rien pour vous ici. L'homme s'avança vers la sortie. Il sentit son dos craquer à chaque pas, ses jambes se faisaient douloureuses. Ses épaules s'affaissèrent, ses bras s'engourdirent et sa vitesse ralentit. II évita soigneusement de contempler la glace, de voir le reflet d'un vieil homme éreinté, de voir son reflet. Marie ouvrit la porte. Un flot de lumière inonda la pièce. Elle tendit une main osseuse à son compagnon, qui la rejoignit lentement.

- Venez Charles, dit-elle. Franchissons ensemble cette porte, comme nous avons franchi ensemble toutes les épreuves, main dans la main.

Et Marie et Charles franchirent la porte.

- Nous l'appelons chaque lendemain de Noël mais cette fois il n'a pas répondu. - II a pu lui arriver quelque chose, monsieur l'agent. A son âge...

- Etrange, la porte n'est pas verrouillée.

La porte d'entrée s'ouvrit. Trois personnes pénétrèrent dans le hall. Un policier, un homme et une femme.

- Tu n'as rien senti Emilie ?

- Pardon ?

- Comme une odeur de dinde. Mais j'ai dû l'imaginer.

- Je suis désolé, déclara l'agent depuis le salon.Inquiets, Emilie et Marcel se hâtèrent de le rejoindre. Sur un fauteuil, près du feu, Charles semblait dormir, ses yeux étaient clos. Un sourire heureux et serein illuminait son visage froid et sans vie.