L'amour cachet

 

 

Lundi, 08 mai 1980

 Ils ont recommencé aujourd'hui, comme tous les jours depuis le début de l'année, avec cette même méchanceté, cette même cruauté. Maman m'a acheté une nouvelle paire de lunettes. Je les trouve jolies moi ! Je n'ai pas eu le droit aujourd'hui aux habituels « Eh grosse vache ! Eh l'intello. Boutonneuse, passe moi tes exercices que je les recopie... », mais à : « Eh serpent à lunettes... ». Ils étaient fiers d'eux ce matin, ils m'avaient trouvé un nouveau surnom, encore un... Je les déteste...

 Mercredi, 10 juillet 1985

 J'ai aujourd'hui seize ans et je viens d'obtenir mon bac C mention très bien.

 Vendredi, 27 juin 1991

 J'ai suivi des études en pharmacie et je suis aujourd'hui préparatrice en pharmacie. Mon métier me convient, je suis seule dans mon local, personne pour m'observer, rire de moi... Le seul moment de la journée que je redoute est l'heure de la pause entre 12h00 et 14h00. Toutes ces pimbêches critiquant tout ce qui bouge autour d'elles, ricanant comme des pies afin de se faire remarquer par le playboy du labo ! Pff... Et leur façon de me regarder, de la tête aux pieds cherchant ce qui aujourd'hui serait susceptible de les amuser !

 Jeudi, 18 janvier 2001

 Cela fait deux ans que je suis sous anti-depresseurs et deux fois par semaine, je vais voir une psychologue pour soi disant « prendre confiance en moi », elle est bien bonne celle-là ! Elle se permet de me donner des leçons alors qu'elle même est complètement paumée ! Lors de notre première séance je m'en souviens encore ! Elle m'avait confié que sa fille de vingt­quatre ans suivait sa deuxième cure de désintoxication. Elle se shootait à l'Héro ! Elle s'était même mise à pleurer, en me déclarant tout ceci ! Une nouvelle technique à ce qu'il paraît pour mettre le patient en confiance, tu parles ! Je devais donc à chaque séance, relire quelques passages de mon journal intime que je tenais depuis la sixième, sûrement pour passer le temps !

 Lundi, 17 avril 2001 : Journée bilan *Âge: 32 ans

 .Famille : ni frère, ni soeur, papa et maman en maison de retraite. Je ne les vois jamais !

.Santé : poids maximal atteint hier. Je vide maintenant une boite entière d'anxiolytiques par jour !

.Vie professionnelle : seul point positif ! Etudes passionnantes, diplôme obtenu brillamment, métier convenable !

.Vie sentimentale : vide absolu, cela depuis le jour de ma naissance. Conclusion : Peux faire mieux, il faut que ça change !

 Mardi, 20 mai 2001 :

 Ca fait un mois que je ne suis plus seule dans mon local. Charles est nouveau au laboratoire. II me parle comme personne ne m'a jamais parlé, je suis à l'aise avec lui, je lui confie beaucoup de choses. Il est différent, attentif à tout ce que je lui dis. Je pense lui plaire telle que je suis. Il me rend heureuse !

 Mercredi, 21 mai 2001 :

 Je n'ai jamais passé une aussi mauvaise journée. Déjà ce matin en arrivant au labo je trouvais que Charles était bizarre, il n'était pas comme les autres jours. En regagnant mon local après la pause déjeuner, je surpris Charles en pleine conversation dans le local du playboy. Un des seuls reproches que je pouvais faire à Charles était d'aller prendre tous les midis un café avec ce gros naze car son local se situait juste en face du nôtre et en plus c'était pratique car il disposait d'une cafetière dans son bureau. Quel frimeur avec toutes les jolies minettes à ses pieds, un vrai pourri qui m'appelle toujours « ma petite grosse » avec son sourire niais et sa voix d'adolescent qui mue. Il demandait à Charles :

 « - Tu l'aimes ta petite binoclarde ou pas ?

 - Tu rigoles ! J'en arrive à un point où elle me répugne, j'ai l'impression qu'elle s'attache de plus en plus à moi et elle me colle, c'est une horreur ! Au début tu vois malgré son physique exécrable, je la trouvais sympathique, j'avais envie de la connaître. Mais maintenant je la connais un peu trop ! Je ne peux plus revenir en arrière. Je ne sais pas comment le lui dire. En plus j'ai rencontré une autre personne qui n'est pas au courant de tout cela !

 - Eh bien ! Tu n'as qu'à lui écrire une lettre si c'est trop dur de le lui dire en face !

 Vendredi, 23 mai 2001 :,

 J'ai trouvé une enveloppe ce matin sous la porte de mon local avec mon prénom écrit dessus. C'est l'écriture de Charles, je l'ai reconnue de suite. Je n'ai pas lu la lettre, je l'ai jetée dans le local ! J'avais peur d'être plus déçue que je ne l'étais déjà.

Dimanche, 25 mai 2001 :

 Je ne suis pas sortie du week-end, j'ai repensé à cette ordure...

 Lundi, 26 mai 2001 :

 Il est dix heures, l'heure de la pause matinale , je suis allée dans le local du playboy où lui et Charles prennent un café après chaque déjeuner. J'ai versé quelques gouttes de para quat, un des poisons les plus toxiques que j'aie pu trouver au labo. Avec ça, ces deux raclures ne tiendront pas longtemps ! Ils vont payer toute la souffrance qu'ils m'ont fait éprouver. C'est à leur tour de souffrir ! J'ai déposé une lettre à Charles quand même pour qu'il sache que je ne suis pas si naïve que je le parais. Je ne me ferai plus avoir ! C'est fini!

 Je suis enfermée dans cette cellule depuis deux jours, on me pose des questions à longueur de journée. Un des enquêteurs m'a rendu visite ce matin :

 « Nous avons retrouvé cette lettre dans votre local ce matin, elle vous est destinée il me semble, votre nom est écrit dessus... Tenez ! II n'y a plus aucune raison maintenant qui justifie ce que vous avez fait, au contraire ! » J'ai lu et relu la lettre de Charles...

 « Constantine, je vous écris cette lettre pour vous faire part des sentiments que j'éprouve à votre égard. Je vous trouve brillante, si mystérieuse et tant de choses encore, sachez que jamais je n'ai rencontré une femme aussi extraordinaire que vous. Je n'ai jamais été si heureux que depuis le jour où je suis arrivé au labo et vous ai rencontrée. Ma vie a enfin un sens ! J'aimerais tellement que les sentiments que je vous révèle aujourd'hui soient partagés par vous. Mon souhait le plus cher serait que vous et moi fassions un bout de chemin ensemble. Je pense que vous pouvez me rendre heureux et réciproquement je peux vous rendre heureuse. Cependant je dois avant tout cela vous avouer quelque chose dont je suis peu fier, je n'ai pas été sincère avec vous certainement pour ne pas tout gâcher mais je m'en veux si vous saviez, je me dois de vous dire la vérité. Avant de vous rencontrer j'ai rencontré une autre femme à laquelle je ne porte maintenant plus aucun intérêt car je vous ai, vous ! Mais elle ne l'entend pas comme ça et je ne veux lui faire de peine c'est pourquoi il faut que je règle tout ceci avant de me consacrer entièrement à l'amour que j'éprouve pour vous. Ne m'en veuillez pas.

 Avec tout l'amour que je vous porte.

Charles. »