FATIMA se
réveilla tôt, ce dimanche-là. Elle se leva immédiatement, heureuse de la
journée qui s’annonçait. Tout en faisant sa toilette, elle se remémorait les
diverses tâches qu’elle s’était fixées, tentant de les hiérarchiser en fonction
du temps nécessaire à chacune d’elles : il fallait commencer – décida-t-elle
– par les « backlaouis », qui demandaient un moment d’attente entre
leurs trois étapes de fabrication ; et ne pas oublier d’attaquer en tout
premier lieu par le broyage des amandes et leur macération dans l’eau de fleur
d’oranger sucrée : déjà ce prélude embaumerait toute la maison et
donnerait le coup d’envoi à toutes les senteurs orientales qui allaient se
disputer la cuisine, envahir les pièces à vivre et monter jusque dans les
chambres.
Fatima
sourit à l’évocation de la moustache de son mari, qui se mettait à frétiller de
plus en plus frénétiquement au fur et à mesure que les odeurs le
chatouillaient… autrefois : à présent, sentirait-il encore tout
cela ? L’âge amoindrit tous nos sens. Elle-même n’avait plus le même goût
des choses… Mais bon, elle irait jusqu’au bout de ce qu’elle s’était fixée, et
elle s’en réjouissait. « Alors, au travail ! », se dit-elle en
finissant de s’habiller.
La veille,
elle s’était rendue au marché par l’autobus et avait amplement rempli ses
paniers de tous les bons produits nécessaires au menu qu’elle avait arrêté pour
fêter dignement le cinquantième anniversaire de leur mariage. Bien sûr, elle en
avait gardé le secret, voulant réserver
la surprise à Malik….
Elle avait
pris tout son temps chez le volailler, lui faisant découper un poulet, dodu
juste ce qu’il faut, tout en chair et muscles et rien en graisse, n’en désirant
que le cou et les ailerons pour sa « harira ». Le reste serait vendu
à une autre cliente, que n’intéresseraient pas ces « bas morceaux »,
et qui ne saurait jamais ce qu’elle perdait…Puis, au fil des étals en plein
air, elle avait soigneusement choisi oignons, ail, courgettes et tomates, et
cherché de la coriandre fraîche, refusant le persil frisé qu’on lui proposait
car elle en avait dans son jardin. Pour son tajine de mouton, c’est chez le
meilleur boucher de la rue principale qu’elle s’était approvisionnée, demandant
poliment qu’on lui découpât en morceaux de taille moyenne le kilo d’épaule
qu’il lui fallait. Un pot de miel de lavande avait fini de remplir ses paniers.
En reprenant
l’autobus, lourdement chargée, elle avait peaufiné les détails de son menu,
pensant aux épices odorantes et colorées qu’elle rajouterait le moment
venu : sa cousine de Marrakech lui en envoyait régulièrement en quantité
plus que suffisante, dans des sachets transparents qui offraient aux regards
toutes les couleurs de la gourmandise; cela la réjouissait à chaque fois, car
elle ne pouvait se satisfaire du contenu des petits pots en verre qu’on trouve
dans les grandes surfaces et elle ne se voyait pas courir dans les magasins
spécialisés qui présentaient le double inconvénient d’être éloignés des arrêts
de bus et de proposer des produits trop onéreux pour sa bourse.
Assise dans
le car, elle avait listé ce qu’elle utiliserait : la rousse cannelle pour
les pâtisseries ; le cumin, le paprika doux et aussi un peu de fort, le
safran éclatant, le gingembre, en plus bien sûr du poivre de Cayenne et du sel
(très exactement de la fleur de sel de Guérande, car l’occasion méritait bien
cette délicatesse supplémentaire). Elle était descendue du bus avec peine et
avait traîné plutôt que porté son chargement jusqu’à la cuisine. Avant de mettre
à tremper les pois chiches dans l’eau froide, pour cette « harira »
dont elle rêvait déjà, elle avait dû se reposer plus que d’habitude. Mais son
projet pour le lendemain lui tenait trop à cœur pour qu’elle se laissât
impressionner davantage par ce qu’elle appelait « un peu de
fatigue ».
Et donc,
dimanche matin était arrivé…
Avant de se
mettre à la pâtisserie, elle se rendit au fond du jardin pour cueillir encore à
la fraîche des branches de menthe verte dont la senteur forte et
rafraîchissante lui monta agréablement au nez. Elle ne put s’empêcher d’en
prélever deux feuilles pour les mâchonner doucement, laissant monter dans sa
bouche la salive nécessaire à l’adoucissement de leur goût. Elle retrouvait des
saveurs d’enfance, se revoyait petite Berbère avec sa mère dans leur village
montagnard, galopant derrière les chèvres et leur piquant sous le museau les
branchettes de menthe… Puis le soir, assistant à la cérémonie du thé à la
menthe, le « taï nana » : son père jetait la première eau qui
avait rincé le thé vert, si riche en tanins qu’il semblait noir, et surveillait
la bulle qui, dépassant soudain du bec de la théière, annonçait le bon mariage
de l’eau avec les feuilles de menthe et de thé et le sucre ; alors il
ouvrait le couvercle et tournait gravement avec un long bâtonnet pour obtenir
un mélange harmonieux des trois saveurs. Ensuite, par trois fois, il
remplissait son verre et le revidait dans la théière. Ce n’était qu’après ce
cérémonial qu’il procédait au service du thé, levant haut la théière et faisant
mousser le liquide jusqu’en haut des verres colorés qu’elle trouvait si beaux.
Chacun buvait alors à petites gorgées la boisson brûlante et tellement
rafraîchissante… elle s’en souvenait
très bien, elle qui avait oublié tant de choses, et elle retrouvait, serrant la
menthe dans ses vieilles mains ridées, tout l’usage de ses cinq sens, pourtant
bien émoussés : le toucher de la plante finement nervurée, son odeur
incomparable, la vue de ses belles feuilles allongées, le goût frais et piquant
dans sa bouche, et elle entendait même le souffle du vent dans sa montagne
berbère…
Se secouant,
elle reprit le chemin de sa cuisine, posa la menthe à côté du thé sur le
plateau argenté et se lava les mains.
Disposant
sur sa table de travail tout ce dont elle avait besoin – farine, beurre, sucre
cristal et sucre glace, eau de fleur d’oranger, raisins de Corinthe, amandes,
arachides grillées, grains de sésame, miel … - elle ferma les yeux pour
mieux se concentrer sur le déroulement des opérations, et elle se lança. Les
« blacklaouis » lui donnèrent le mal qu’elle attendait : après
avoir confectionné avec amour une belle pâte brisée souple et non collante,
elle dut la laisser reposer une bonne heure, (qu’elle mit à profit pour
préparer les légumes pour la harira et
la tajine) avant de la partager en quatre parts. Puis il lui fallut en
abaisser soigneusement le premier quart au fond du grand moule rectangulaire,
le beurrer légèrement, y étendre par-dessus le deuxième quart de pâte sur
lequel elle étala la garniture d’amandes broyées à la fleur d’oranger, et
recommencer le même geste avec les troisième et quatrième quarts, pour ensuite
bien tasser, prédécouper les futures petites parts, les décorer d’une amande
entière ou d’un blond raisin, mettre à cuire – pas trop longtemps mais assez
quand même, à point, quoi !( elle n’aurait su préciser davantage, c’était
une question d’instinct) et enfin sortir le plat du four, arroser du beau miel
de lavande, clair et limpide, laisser refroidir dans un endroit frais… A côté
de cette tâche qui n’avait rien d’une sinécure, les cornes de gazelle (les
« kab el ghzal », se délecta-t-elle à prononcer, à répéter plusieurs
fois pour elle-même, savourant ces mots d’autrefois qui lui semblaient à la
fois si doux et si tristes…), lui parurent faciles à réussir. Ayant étalé sa
pâte brisée sur quelques millimètres d’épaisseur, elle la découpa prestement en
petites bandes rectangulaires qui reçurent chacune le contenu d’une cuillerée à
café de farce aux amandes et à la fleur d’oranger. Repliant chaque portion en
forme de petit croissant, elle les piqueta de sa fourchette. Vingt minutes de
cuisson furent suffisantes. Toutes blanches après leur passage dans le sucre
glace, elles rejoignirent les « backlaouis ». Puis ce fut le tour des
« dlibas », sablés fondants à la cannelle, des « bechkitos »,
petits sablés au citron, et aussi des « briouats » aux feuilles de
brick : elle en garnit la moitié aux arachides grillées et passées au
moulin à café, l’autre moitié au sésame doré. Enfin, elle termina ce qu’il lui
restait de pâte d’amandes aromatisée en en fourrant de belles dattes et de gros
pruneaux. Attrapant ses deux plus beaux plateaux berbères, elle s’appliqua à
dessiner une rosace dans chacun d’eux en disposant adroitement les jolis gâteaux,
en fonction de leurs couleurs et de leur forme. Fière d’elle, elle resta un
moment à admirer son travail et son cœur se gonfla d’aise teintée de nostalgie.
Emue, elle ne savait pas discerner si elle avait envie de rire ou de pleurer.
Malik
n’avait évidemment pas bougé. Cela faisait longtemps qu’il ne descendait
plus ; et de toutes façons, même du temps où il pouvait se mouvoir
librement dans la maison, elle n’avait jamais tellement aimé qu’il envahisse la
cuisine : elle préférait qu’il attende que tout soit prêt, qu’elle ait
tout installé, et ils mangeaient ensuite ensemble sans trop parler – il n’avait
jamais été un grand bavard, avant de devenir un grand silencieux.
Aujourd’hui
elle servirait dans la salle à manger, comme autrefois dans les grandes
occasions, et elle irait le chercher pour le faire descendre, même si cela
risquait d’être pénible pour elle et périlleux pour lui : c’était un grand
jour !
Il était
midi passé, elle se sentait très lasse et n’avait pas faim. Elle le lui avait
dit : " Aujourd’hui, nous mangerons plus tard, en fin
d’après-midi. Mais tu n’auras pas à le regretter, crois-moi ! Je vais bien
nous gâter. " Il n’avait pas répondu, mais elle s’y attendait. Son
regard bleu l’avait suivie tandis qu’elle quittait sa chambre pour descendre à
la cuisine. Et à présent, elle remontait, ayant allumé à feu très faible sous
la marmite de harira et sous les plats à tajine, afin de les laisser mijoter
doucement en diffusant leurs aromatiques senteurs de l’orient. "J’ai bien
mérité une petite sieste ! " s’adressa-t-elle à mi-voix. S’étant
étendue sur le divan, elle s’endormit d’un coup et rêva de son village natal,
du dromadaire qui tournait sans cesse autour de la meule, actionnant le
mécanisme pour moudre les grains, et qu’on aveuglait le matin d’un foulard pour
qu’il ne se rende pas compte qu’il faisait du "sur place". (Est-ce
qu’il ne s’en rendait vraiment pas compte ? se demanda-t-elle dans son
rêve) et elle se rappela son frère, qui s’appelait Kamel ; pour lui faire
peur, il se cachait dans les grandes jarre vides malgré l’interdiction de ses
parents :"Et s’il y avait un serpent endormi à l’intérieur, ou bien
un scorpion ? ", pleurait sa mère… Mais un jour, il s’était
introduit dans une jarre qui contenait encore un bon quart d’huile : dans
quel état, et avec quel air piteux il en était ressorti ! Et que
n’avait-il pas entendu alors ! Elle pensait se souvenir même que, pour la
première fois, son père l’avait frappé : il fallait vraiment qu’il fût
très en colère, de l’huile ainsi gâchée et aussi à cause de la récidive de la
désobéissance, parce que d’habitude il frappait seulement sa fille, criant
qu’elle était un déshonneur pour lui – il n’avait qu’un seul garçon comme autre
enfant – et ajoutant que si sa femme lui faisait une fille de plus, il la
répudierait. Heureusement, un second garçon naquit ensuite et il s’était calmé,
sans jamais cesser de considérer Fatima comme une bouche inutile, qu’il faisait
travailler bien dur pour compenser …
Aussi, quand
son propre frère, l’oncle de Fatima, partant pour la France avec ses trois
garçons, avait demandé de lui laisser emmener la fillette parce que sa femme
était morte en donnant naissance à une fille décédée en même temps, il avait
accepté avec joie de s’en débarrasser. A ce souvenir douloureux, Fatima se réveilla
en larmes et dut se secouer pour effacer de son esprit la vision de sa mère
effondrée qui la retenait dans ses bras pendant que son oncle la tirait de
l’autre côté pour l’emmener…
Elle avait
décidé qu’aujourd’hui serait un jour serein, alors elle respira un grand coup
pour effacer les ombres et, s’étant rafraîchi le visage, elle s’habilla
soigneusement d’une djellaba brodée. Puis elle alla mettre la table : une
nappe blanche et le service des jours de fête. Immobile dans la salle à manger,
elle admira son travail. « Ah, des fleurs ! Et je peux allumer sous
ma théière. » Après avoir cueilli un bouquet de roses blanches et
parfumées, elle monta chercher Malik. Le descendre fut une tâche difficile qui
la fit transpirer plus qu’elle n’aurait cru. Evidemment, il ne disait rien, se
laissant porter sans résistance. Qu’il était beau, lui aussi, dans sa djellaba
vert foncé ! Le regardant attentivement, elle se fit la réflexion qu’il
avait moins vieilli qu’elle, et même pas du tout, ces dix dernières années.
Mais aussi… Les femmes ont des existences plus pénibles que les hommes !
Laissant de côté ces considérations finalement bien stériles, elle veilla à
l’installer confortablement sur les larges poufs, bien calé de part et d’autre,
face à sa place à elle, et elle se rendit à
LUNDI MATIN
Le facteur fut étonné de ne pas avoir de réponse à
son coup de sonnette : il apportait le mandat mensuel envoyé par le fils
aîné qui assurait régulièrement une petite pension à la vieille Fatima. Il
tenta de pousser la porte. Elle n’était pas fermée. Il appela. Pas de réponse.
Alors il entra, traversa la cuisine, arriva dans la salle à manger. La table
était couverte de plats, à peine entamés, à présent figés. Fatima, le visage
dans son assiette, avait cessé de vivre. En face d’elle, bloqué par les poufs,
siégeait le grand portrait de son mari, décédé dix ans plus tôt. Son œil bleu,
qu’il avait toujours eu très vif, semblait contempler avec une affectueuse
indulgence sa femme affaissée de l’autre côté de la table. Une odeur mentholée
flottait encore dans la pièce figée dans un silence que troublait à peine le
bourdonnement d’une abeille, dérangée du bouquet de roses par l’arrivée de
l’homme.
Jetant un
regard d’envie sur les plateaux de pâtisseries, le facteur sortit à regret de
la maison et alla remplir son devoir de citoyen.