ELLE AVAIT TOUT PRÉVU, MYRIANA

Et toi?... Avec quoi?... Ah oui, j'aime bien. Oui, tu as raison, ça rend bien... oh non, j'allais pas faire des frais, vu comment ça me prend la tête d'y aller, j'ai ressorti la tenue des fiançailles de Caroline, y'a que toi qui la connais. Oui-c'est ça, avec le nœud. Non, une étole à ma mère. Mais quand est-ce que-merde. Merde! Alto? Nom de Dieu de merde, ça capte pas! Putain de trou du cul du monde! J'ai gueulé toute seule sur cette route déserte, au milieu des champs déserts, avec de temps à autre un panneau qui continue d'indiquer Massiac.

On y est, le mariage au bout du monde, celui que Myriana veut depuis qu'elle a quinze ans. Résultat, on se tape des milliers d'heures sur une route pourrie pour se retrouver dans un trou paumé : une église, un cimetière, une salle commune où tante Clo fait sécher ses fleurs, le presbytère... Ils sont quinze à vivre là, dans des fermes à l'échelle Playmobil. Après la route s'arrête, après c'est la forêt, et après la forêt la montagne. Et après la montagne, encore la montagne. Maiss c'est vrai que c'est beau. Et triste. Un ailleurs du monde.

De là à s'y marier!

Elle a même décidé de faire dormir tout le monde sur place, ma sueur. Parce que ce sera sympa d'avoir tout son monde sous le coude, pour faire la noce trois jours, tous ensemble.Tous ensemble pendant trois jours! Trois jours avec ses copains plus ou moins artistes ou dans la pub, comme elle, dont personne ne comprend les blagues!

 Moi bien sûr j'ai tout de suite prévenu tante Clo qu'elle me garde une chambre au presbytère, tranquille, loin du bordel. De toute façon, j'ai mes boules Quiès. J'en ai toujours, pour l'avion, quand c'est mon tour de repos. De toute façon, ça m'emmerde, ce mariage.

Si seulement je pouvais tomber en panne. Un truc pas bien méchant, mais quand même, le garagiste ne pourrait pas réparer avant le lendemain. Ou le surlendemain. Ou jamais...

Dehors, ça doit être joli, quand on aime la campagne. Sûrement. De l'herbe, de l'herbe sur des vallons, et sur l'herbe, des vaches. Et autour des vaches, des haies, et au-dessus des haies, le ciel, d'un bleu septembre, un peu blanchi. Elle va être contente Myriana. Elle avait peur du vent, de la pluie sur sa robe, du froid sur ses épaules. Elle a prévu d'avoir les épaules nues. Elle a tout prévu, Myriana.

Je me demande si elle l'a prévu, aussi, qu'elle épouserait Victor, enfin, un type comme Victor. Si seulement je pouvais tomber en panne.

J'aurais pu dire que j'avais un vol, une rotation de dernière minute, un service à rendre. Je pourrais être au-dessus des Bermudes, à l'heure qu'il est. On se marrerait bien, avec Françoise. On s'arrange pour travailler ensemble, le plus possible. On rigole bien, à cause des types qui lui tournent autour. Elle se fait pas mal draguer, Françoise, surtout par des vieux. C'est même arrivé plusieurs fois qu'elle se fasse coincer dans le sas vers deux heures du matin, quand les femmes et les enfants pioncent, entassés les uns sur les autres. Il fait dire que c'est une belle fille, Françoise. Elle, elle me l'a dit tout de suite de ne pas y aller, à ce

mariage, dès qu'elle a su. Mais je ne pouvais pas faire ça à Myriana, ni aux parents.

Non, tant pis, c'est comme ça, il va falloir assumer. Déjà, je vais l'entendre jusqu'à ma mort que je ne suis pas venue donner un coup de main pour lespréparatifs. Je me suis trouvée un petit vol sur Beyrouth, avec extension sur Bombay. Royal. Le plan parfait pour échapper au balisage du chemin, à la décoration de l'église - anis et mauve - , l'oreille vissée au portable, aux courses de dernière minute...

Trois heures que je roule. C'est vraiment loin. Il paraît que ses potes ont affrété deux minibus, pour arriver tous ensemble. J'imagine l'ambiance, merci bien! J'ai prétexté des trucs à faire, l'impossibilité d'être à l'heure au rendez-vous, place d'Italie. De toute façon, j'en connais déjà certains de ses amis. Et puis je connais le marié, c'est le principal.

Bon allez, il est temps que je m'y mette. C'est ma mère qui me l'a rappelé hier, tu en es où, de ton discours pour Myriana? Quel discours? Ben, t'es sa témoin, tu dois dire quelque chose, au moment de passer à table, ou au dessert, si tu préfères. Ton père a fini le sien, ça nous a pris trois jours, mais je crois que c'est bien, ce qu'il dit. Attends, je vais te le lire...

Un discours?

Qu'est-ce que je vais raconter, bordel? J'ai appelé Laure. Elle m'a dit "m'en parle pas, j'ai dû le faire pour Alice, l'été dernier. Une horreur. Ça doit être à la fois gentil, drôle, pétillant, et spontané! Alors que t'as mis des plombes à cogiter dessus. Et de bon goût, surtout, n'oublie pas le bon goût! Et puis 'faut trouver quelque chose à dire sur le conjoint, dont, en l'occurrence, on n'a souvent pas grand-chose à foutre." Bon alors, gentil, drôle, pétillant, spontané. Ben voyons. Déjà qu'être témoin ça m'emballe pas des masses. Mais ça c'est comme marraine, quand votre soeur

vous le demande, impossible d'y échapper.

Drôle, gentil, pétillant. De bon goût.

Et pourquoi pas triste, méchant, bête et scato?

Le problème, c'est qu'il va bien falloir finir par parler de Victor.

Victor... J'avais trouvé la coïncidence dérangeante. Sans plus.

 - Alors, il est comment, ton Victor? Tu pourrais nous l'emmener, quand même, ça fait au moins six mois qu'on en entend parler, et on l'a jamais vu! insistait ma mère. - Beau, il est vraiment beau. Tu verras, incroyable. J'en ai jamais eu un comme ça.

Elle avait les yeux pleins d'étoiles. Ma mère souriait. Mon père ne disait rien. Ce n'était pas la première fois que Myriana avait les yeux pleins d'étoiles. Mais l'été suivant, elle avait annoncé qu'ils s'installaient, chez lui, dans le XlVème. A Noël, elle a choisi de nous l'annoncer juste avant la dinde :

- Bon, j'ai une nouvelle : on se marie cet été, enfin, en septembre, chez tante Clo.

Ma mère lui a sauté dessus en hurlant, mon père a souri, je me suis resservi du champagne, et Myriana nous a raconté son mariage dans les moindres détails, la décoration, sa robe, les invités, que des proches, surtout des amis. Ma mère a essayé de caser la cousine de Bourges. Myriana l'a envoyée balader. De toute façon, il n'y aurait pas de famille à part nous, puisque Victor n'avait personne de son côté. Avant la bûche, elle avait distribué sa tâche à chacun... sauf à moi : "de toute façon, avec ton boulot..."

Du coup, j'ai même échappé au week-end de présentation du fiancé.

Je me suis quand même libérée pour les essayages. Elle a choisi une robe empire, avec une succession de jupons diaphanes, en vert et mauve. Très joli, mais vu le prix, c'était la moindre des choses. Elle avait intérêt à ne pas se marier tous les jours... Je le lui ai dit. Elle n'a pas ri : elle a même paru blessée. "Ne dis pas ça. Victor, c'est pour la vie. Si ça devait s'arrêter ..." Elle s'est tue. Je l'ai rassurée. Bien sûr qu'elle le garderait, son Victor. C'est là que j'ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. C'était comme un avertissement, pas encore tout à fait un doute, un pincement. - Dans quelle boite il bosse, exactement, Victor? Non, ce n'était pas ça. C'était en juin. On ne s'est pas croisées depuis. J'ai eu beaucoup de boulot, je ne suis pas allée voir les parents. Les messages de ma mère récapitulaient l'avancée des préparatifs. Et puis, entre deux messages de Laure, un matin, en rentrant de Bangkok, j'ai trouvé sa voix. Plus de doute.

- Elise? C'est Victor. Je t'appelle... enfin, il y a un moment que je voulais t'appeler... Myriana n'est pas au courant. Je crois que ce serait bien qu'on se voie. Je te laisse mon numéro de portable.

On s'est revus.

Dans un café, à Beaubourg. Il n'avait pas changé. Pas eu le temps, en cinq ans. Même allure, même parfum, même regard. Bordel, même regard.

Chaleureux, à peine gêné, finalement. La coïncidence était étonnante, mais c'était comme ça. Pas la peine d'en faire un drame. Pourvu que Myriana ne sache rien.

J'étais d'accord. Pas de drame. II m'a dit qu'il l'aimait, qu'elle était extraordinaire, drôle, qu'elle l'apaisait. A quarante-six ans, il voulait des enfants.Il m'a fait la bise en partant, et il a dit cette chose étrange :"je savais que tu comprendrais". Que je comprendrais quoi? Je n'ai pas eu le temps de le lui demander. II faut que je m'arrête. J'ai soif. Au prochain troquet, je descends affoler le local de l'étape avec mes mules et mon taille basse. Pas de doute, du local de l'étape, y'en a. Enfin, du vieux local. Les jeunes, ils ont dû les bouffer pendant la dernière famine. Je ne commande ni Coca light lemon ni Perrier Rose mais une bonne vieille limonade, et une omelette. Pas la peine de se faire lyncher tout de suite. Je suis sûre que l'omelette est faite avec des oeufs en poudre, ou carrés. C'est des conneries la bouffe saine de la campagne, les oeufs tout droit tombés du cul des poules, tu parles! Blancs comme ils sont, ces oeufs, ils viennent direct d'une usine chinoise! Et un petit coup de limonade par là-dessus, un vrai gueuleton du terroir! La table colle un peu aux coudes. Il faut que j'y aille. Je pense soudain que je n'ai toujours pas écrit le discours... dans la voiture, je m'y remets... "... Ma chère soeur ("gentil') ... Comme c'est à moi que tu as fait l'honneur d'être ta témouine ("drôle'), de peur, sans doute, que tes centaines de copines ne s'étripent devant l'affirmation d'une préférence ("pétillant'), je profite de cette fin de dîner (Laure a dit: "avant le dessert, les gens bouffent, après, les vieux comatent et les jeunes picolent". Le discours, c'est en même temps que la pièce montée) pour te dire... »

Ah si tu savais ce qu'il faudrait que je te dise, Myriana. Que tu avais tout prévu.

Mais pas ça.

Qu'il y a des choses que l'on ne prévoit pas. Même toi. "... te dire que ce mariage, ce village, cette robe,là,qui te va si bien, ce temps, même, tout ça c'est comme une carte postale que tu aurais dessinée enfant, que tu te serais envoyée et que tu recevrais maintenant. Si tu regardes bien, c'est exactement comme dans la carte postale de ton enfance : tout le monde est là, pour toi, tu es aujourd'hui la princesse que tu dessinais ave une grosse couronne

jaune parce qu'elle était en or.

Parce que princesse, tu l'as toujours été. Pour nous tous. Princesse de papa, notre premier amour, dont tu seras toujours le gros bébé ("gros", est-ce qu'elle va bien le prendre?)

Princesse de maman, qui te les cousais, souviens-toi, tes robes à rallonge, à crinoline, à traîne, à volants, robes qui tournent, robes à jupons, robes à jouer, et tu lui piquais ses talons pour traverser le salon en majesté.

Ma princesse à moi aussi, que je regarde grandir avec l'envie et parfois l'inquiétude de ceux qui ont quelques années d'avance sur la vie

Princesse des garçons, surtout, François, Jérémie, Victor. Parce que oui, Victor, tu n'es pas le premier homme dans la vie de ma sœur...Et toi Victor, tu en as eu, des filles, avant elle?

- Votre parfum vous va bien.

C'était tard, quelque part au dessus de l'Atlantique. Les lumières étaient tournées en veilleuse. Les veilleurs étaient rares.

- Merci. Vous avez appelé. Vous vouliez quelque chose? - Oui, vous dire que votre parfum vous va bien. Au matin, pendant le débarquement, il se pencha sur moi : - Alors, ce parfum, c'est quoi?

- Vous voulez l'offrir à votre épouse?

- Non. L'acheter, pour me souvenir de vous.

A l'aéroport, comme je m'engouffrais dans un taxi pour rejoindre l'hôtel, il grimpa derrière moi. Regard interrogateur du chauffeur. Je souris : « Vous m'avez suivie? »

                J'arrive enfin. Tout le monde dort mais tante Clo m'attendait, évidemment. Un chien jappe dans le silence.

- T'as mis longtemps, dis donc! murmure-t-elle en m'enlaçant. Je ne sais pas si ta soeur dort. Elle est énervée comme une puce.

J'aime embrasser Tante Clo, retrouver son parfum de vieux biscuit, ou de pâte de coing, avec en note de tête une odeur de bois brûlé. Comme à chaque fois, je me dis que je devrais venir plus souvent la voir, que la vie est courte, qu'elle mourra et que je regretterai de ne pas avoir plus profité d'elle. Un jour je le lui ai dit, ça, cette tristesse un peu honteuse de vouloir la voir plus et de ne pas le faire. Elle a répondu avec son sourire de maligne qu'elle aussi, quand elle était jeune, elle avait envie de voir les vieux mais qu'elle ne le faisait pas. C'était dans l'ordre des choses, dans l'ordre de la vie, il fallait lutter contre les regrets. Le tilleul est de l'année et son parfum suave envahit la petite cuisine propre où nous nous tenons.

- Le marié est arrivé quand?

- Il n'est pas encore là, il a eu un empêchement, dans son travail. Il a dit qu'il prendrait la route très tôt demain, avec son témoin.

- Ouh, ça n'a pas du plaire à Myriana, ce contretemps.

- Bah, elle a fait avec. Elle a dit que ça lui faisait un deuxième enterrement de jeune fille et elle a pas mal bu. J'espère qu'elle ne sera pas malade au réveil!

Les boules Quiès m'ont évité de subir trop tôt les assauts excités de la troupe. Je réussis à attraper le dernier croissant et m'installe tranquillement sur la margelle du puits, au soleil de onze heures.

- Tu as l'intention de faire la gueule toute la journée? Tu pourrais rester un peu avec les autres, non ? C'est pas très sympa, de t'isoler comme ça. Myriana me tend sa joue.

- Où sont papa et maman?

 - Chez les voisins, pour réquisitionner les frigos.

- Ça va? Il est arrivé?

- Pas encore. Je sais pas à quelle heure il est parti. J'arrive pas à le joindre, ça passe super mal, dans ce trou!

- T'as besoin d'aide?

- Heureusement que je n'ai pas attendu après ton aide. T'inquiète, tout est prêt. Ça me ferait juste plaisir que tu fasses un petit effort avec mes potes. - Mais oui.., promis. Bon, je vais me préparer. C'est à quelle heure, à la mairie? - Tu pourrais t'en souvenir, quand même! Quatorze heures!

Je me lève avec une énorme envie de la claquer. Je croise mes parents, débordés et ravis. Mon père me serre avec force :

- T'as vu ta soeur?

- Oui, infecte, comme d'hab.

- Oh, allez, vous n'allez pas vous disputer aujourd'hui... hein, puce? Elle a la gueule de bois et elle est un peu stressée. Et puis Victor qui n'a pas pu arriver hier... 'fais un effort, sois sympa.

- J'arrête pas.

Je joins le geste à la parole en proposant d'aider deux grandes bringues à faire la vaisselle du petit déjeuner. Elles gloussent beaucoup, en échangeant des propos sibyllins sur leur boulot, quelque chose d'assez obscur dans la pub. Comme toujours il se produit une sorte de vide, de flop mou, quand je leur dis que je suis hôtesse de l'air. Heureusement, mon assaut de socialisation est interrompu par l'arrivée de Laure et Simon. Ils embrassent mes parents et la mariée. Nous abandonnons Simon aux deux dindes de pub pour aller nous préparer.

C'est toujours sympa de se pomponner entre filles, de se retrouver concentrées, la bouche ouverte, en soutien-gorge devant la glace, à se noircir les cils. De se trouver bien plus belle qu'à vingt ans, avec juste déjà un tout petit peu les seins qui tombent, mais avec un bon balconnet, rien de grave. - Tu vas tenir le choc?

- Oui. Mais je dois dire que ça m'arrange qu'il arrive au dernier moment...

- Si tu décides de te casser, on part avec toi, hein, tu le sais.

- Merci, mais je peux pas faire ça aux parents. Ni à Myriana. Elle n'y est pour rien.

Simon a sifflé quand on est sorties de la chambre : "Bougez pas, les filles, je vais faire une photo!"

On pose, enlacées, et ça me gonfle le coeur, tout à coup, de serrer la taille de Laure, la Laure de l'internat, la Laure des quatre cents coups, celle avec qui j'ai appris tout le répertoire de Grease, celle qui m'a récupérée après Victor. Je lui glisse à l'oreille :"II est beau ton Simon, garde-le." Elle serre sa main plus fort sur mon épaule. On sourit pour la postérité.

Treize heure, la bande s'est attablée devant la maison, sur des tréteaux, pour manger un morceau avant l'assaut. Tout le monde est habillé beau, avec plus ou moins de bonheur. Deux garçons charmants se montrent visiblement séduits par mon fascinant métier et me posent les questions habituelles derrière lesquelles affleurent toujours les mêmes images de porte-jarretelles et d'uniforme Air france. Je les laisse faire : mon père a sorti une cuvée 88 de sa cave et j'ai décidé de me soûler gentiment.

Un crissement de pneu arrache à Myriana un cri de victoire et la fait courir au devant de Victor. Laure discute avec ma mère. Elles se sont toujours aimées, ces deux-là, malgré toutes les conneries dans lesquelles Laure a pu m'entraîner.

Myriana revient vite, les yeux un peu troubles. C'est un livreur, un cadeau de la cousine de Bourges, une lampe. La mâchoire contractée, elle annonce qu'elle va s'habiller. Mon père se tourne vers moi :"il va finir par être vraiment en retard, ce con."

 II fait bon, assis sous les cerisiers du jardin, avec les rondeurs des montagnes étagées à nos pieds.

- C'est ici qu'on devrait vivre. C'est tellement calme, tellement beau... rêve Laure. On ferait des enfants, on élèverait des chevaux...

- Oui, et Simon te couperait du bois dans la forêt et partirait toute la journée à la chasse à l'ours pour vous nourrir, toi et tes huit gosses...

Soudain le portable de Myriana émet le signal vagissant d'un SMS. Elle passe sa tête maquillée par la fenêtre du premier : "Ça doit être Victor! Tu me le lis Elise, je peux pas sortir, je suis en string!"

Un garçon siffle.

Je saisis l'appareil, fais défiler le message. "Alors?" s'impatiente ma soeur.

Devant moi il y a la bande égarée sous les arbres, et plus près, déjà aux aguets, les yeux de Laure. Au premier, Myriana penche toujours sa tête vers nous, sans sourire, les cheveux relevés, parfaite.

Tante Clo passe, distribuant le café.

Des nuages moussent dans le ciel, dans la clémence d'une parfaite journée de septembre, d'une parfaite journée de noce.

"Alors?"

Je me sens des pieds de plomb, un trou d'air dans la voix, un creux dans tout le corps.

"Attends, je monte."

 Il n'y a pas eu de mariée hystérique, il n'y a pas eu de cris, juste un silence, un silence sans larme, pire que des cris.

Ma mère a voulu le rappeler, elle a eu sa messagerie. Mon père ensuite a laissé des insultes, des menaces, toute sa douleur et son impuissance devant sa fille prostrée, roulée en boule sur son lit.

 La bande a plié bagage, et s'est engouffrée dans les minibus, en silence. Il ne reste que Laure et Simon.

J'allume une cigarette.

- Qu'est-ce qu'on peut faire?

- Rien. Mes parents vont la ramener chez eux demain.

- Tu crois que c'est définitif?

- Tu crois qu'un type qui annule son mariage par SMS vaut le coup qu'on se pose ce genre de question?

Je jette ma cigarette contre le ciel, elle décrit un arc de cercle sur les nuages, sur les montagnes, sur le silence et un bout de vie gâché. - On rentre à Paris?